L'auteur américain Garrison Keillor : " Quand j'observe les jeunes gens dans les cafés, il me semble qu'il manque quelque chose d'essentiel à leur vie : l'art et la manière de tenir un journal. Ils sont assis, les yeux rivés à l'écran d'un ordinateur, parfois avec des fils qui leur sortent des oreilles, la vie s'écoulant sans eux pendant qu'ils se baladent sur MySpace, cette encyclopédie du pathétique, et regardent la vidéo d'un toutou dansant la macarena. Comme il est triste et regrettable que personne ne leur ait appris qu'ouvrir un journal est le secret de la classe et de l'élégance. Oublions les phrases ronflantes sur le rôle de la presse dans une démocratie - un journal, coco, c'est d'abord une question de style. Que vous soyez assis ou debout, à l'intérieur ou dehors, appuyé négligemment contre un poteau ou les pieds posés sur votre bureau, un journal vous permet de décliner un riche vocabulaire gestuel. Vous l'ouvrez d'une envolée du bras qui fait bruisser le papier, votre inébranlable assurance transparaît dans la façon dont vous tournez les pages d'un bref mouvement du poignet, parcourez d'un coup d'oeil les blocs grisés des articles, vos yeux dansent sur les malheurs du monde avant de passer à autre chose, vous froissez la page, la cassez d'un coup sec, la roulez, vous pliez le journal en deux puis en quatre, le fourrez sous le bras ou le tapotez contre votre paume. Cary Grant, Spencer Tracy, Jimmy Stewart, les plus grands acteurs ont utilisé un journal pour montrer qu'ils étaient cool. Rester assis à parcourir l'album photo d'une insignifiante bimbo de 18 ans et de son chat Boule-de-Neige n'est pas cool. Un type assis devant un portable est un homme assis à un bureau, un tâcheron, un rond-de-cuir. Où est la noblesse là-dedans ? Il est penché en avant, la tête rentrée dans les épaules, le regard vitreux, avec au coin des lèvres des perles de salive qui lui coulent sur le menton tandis qu'il regarde, fasciné, la vidéo du pêcheur tombant de sa barque. Le lecteur de journal, lui, est un mousquetaire, un cow-boy, un privé. (…) L'Internet vous bouffera tout vif. Avec les journaux, vous en avez pour vingt minutes, pas plus. C'est votre vie, à vous de choisir. " (Le Monde, 21-22/01/07)
Libellés : médias