31.1.08

Nous sommes trop contents de nous

Aviad Kleinberg est un des plus grands historiens des religions, professeur de l'université de Tel-Aviv. Il vient de publier « Péchés capitaux » au Seuil. Il évoque le triomphe des droits sur les devoirs dans notre société :
"Pour l'utopie libérale, le seul objectif qui vaille est la quête du bonheur, défini par la consommation de biens marchands. Tout ce qui s'oppose à cette activité sacrée (qui, grâce à la « main invisible », bénéficie à l'ensemble de la communauté) doit être éliminé. Laissez faire ! Laissez passer ! Tant que vous n'interférez pas avec le plaisir d'autrui, faites tout ce qui vous chante. Dans un monde « idéal », les seules différences qui persisteront seront les différences de « goûts » (tu aimes Adidas et moi Nike). D'ores et déjà, nos produits, nos vies, et même nos passions, sont standardisés. Dans ces conditions, un système moral fondé sur l'intériorisation de la contrainte ne peut qu'aboutir à des frondes. Les gens prêts à payer le prix fort pour le respect de leurs valeurs sont des consommateurs politiques avertis et soupçonneux. Mais notre culture a besoin de consommateurs passifs, politiquement et moralement indifférents. Orwell s'est trompé : « 1984 » est passé et nous ne voyons rien qui ressemble à son enfer stalinien. En revanche, nous nous rapprochons un peu plus chaque jour du « Meilleur des mondes » de Huxley. Faut-il le déplorer ? Difficile à dire. Si on est attaché à la liberté, la réponse est oui. (…) Délivrés de la culpabilité, nous ne considérons plus le corps et la matière comme les ennemis de nos âmes. En dépit de notre hédonisme et de notre narcissisme, nous prétendons être aussi moraux, voire plus. Bref, nous voulons la même chose pour moins cher, ce qui révèle le vice que je trouve le plus exaspérant aujourd'hui en Occident-la bonne conscience. Nous sommes très contents de nous. Trop contents."

Source : lepoint.fr, 17/01/08

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